Homolulu, sous-titré La naissance d'un volcan ou la tentation de concrétiser une utopie (en allemand : Homolulu –Die Geburt eines Vulkans oder die Versuchung eine Utopie konkret zu machen) est une rencontre homosexuelle internationale ayant lieu du 23 au 29 juillet 1979 à Francfort-sur-le-Main. Cet événement sert de catalyseur politique à plusieurs initiatives homosexuelles qui émergent par la suite dans toute l'Allemagne de l'Ouest.
Le 23 Kerkstraat à Amsterdam. Construit au XVIIIe siècle, le bâtiment abrite le café-discothèque gay et lesbien Homolulu de 1975 à 1997 puis le bar gay Bump de 2011 à 2012.
Les organisatrices et organisateurs de la première rencontre homosexuelle internationale de Francfort choisissent d'emprunter ce nom pour leur évènement, bien qu'ils et elles ne se soient jamais rendus au café-discothèque de la Kerkstraat[2]. Dans une vision exotisante, ils et elles l'ont associé à une île autonome bordée de palmiers, libre de toute contrainte et permettant de se démarquer des normes hétérosexuelles, le tout complété d'un volcan brûlant, depuis lequel il est possible de mieux embrasser la situation. Ils et elles décrivent cette utopie comme une danse sur le volcan, où l'on se penche sur le quotidien des homosexuels, où l'on lutte contre la discrimination quotidienne et où l'on provoque l'éruption dudit volcan, qui se doit alors d'ensevelir le chauvinisme hétérosexuel[3].
Couverture du livre de Kurt Hiller: § 175: Die Schmach des Jahrhunderts!, 1922.
Après 1945, le Code pénal de la jeune République fédérale allemande continue de mettre en œuvre le paragraphe 175 qui criminalise l'homosexualité depuis les débuts du Second Empire. Les procès de Francfort des années 1950-1951 présentent une nette continuité avec l'époque nazie et marquent même un point culminant dans la persécution des hommes homosexuels. En 1957, la Cour constitutionnelle fédérale conclut que l'activité homosexuelle est clairement contraire à la loi sur les mœurs[4]. Il faut attendre les manifestations de 1968 et la constitution des premiers mouvements gay et lesbien pour mener successivement à la réforme du paragraphe 175 en 1969 et 1973, sans pour autant l'abroger[5].
Les activités publiques des groupes homosexuels sont à ce titre interdites à plusieurs reprises par les autorités municipales, les homosexuels restent exclus de la fonction publique, et dans des cas isolés, des « traitements » psychiatriques et médicaux forcés sont pratiqués.
Dans le cadre du NARGS, des contacts étroits se développent sous l'égide de l'association Homosexuellen Aktion Hamburg et du groupe d'initiative Homosexualität Bielefeld (IHB). Le 21 août 1977, les onze groupes participants publient un communiqué de presse dans lequel ils annoncent leurs objectifs. Les documents rassemblés sur les répressions doivent être présentés à un jury de présélection, mis à la disposition de tous les groupes homosexuels et publiés sous forme de brochure, ce qui est mis en œuvre en octobre 1977 sous le titre Schwule gegen Unterdrückung und Faschismus (« Les homosexuels contre l'oppression et le fascisme ») et accompagné d'une explication des contextes sociaux.
« On voyait un lien étroit entre l'oppression des homosexuels, dont l'existence remettait en question l'hétérosexualité obligatoire, par exemple le mariage et la domination masculine, et l'oppression des travailleurs salariés, qui étaient soumis à une répression croissante en RFA. »[5]
Lors de la deuxième session du tribunal d'opinion, du 3 au 8 janvier 1979, l'interdiction par la ville d'Aix-la-Chapelle de tenir des tables d'information pour le groupe gay local est débattue lors d'une séance exemplaire de vingt minutes. Elle est présentée comme un cas de censure et condamnée comme telle, mais la question de l'oppression des homosexuels y est reléguée à un rôle mineur. Certains en arrivent à la conclusion que les formes d'action de la gauche hétérosexuelle ne laissent aucune place à la véritable articulation des intérêts homosexuels, les homosexuels devant sans cesse mettre de côté leurs problèmes spécifiques au profit d'une politique de gauche commune[5].
D'autres groupes d'action de gauche, plus tard appelés Neue soziale Bewegungen(de), ont également le sentiment de faire du surplace à la fin des années 1970. C'est ainsi qu'est organisé à Berlin-Ouest, du 27 au 29 janvier 1978, le congrès Tunix, une grande fête avec musique, cabaret et théâtre, ponctuée de nombreuses tables rondes. Ce congrès est à postériori considéré comme l'étincelle ayant permis l'émergence de nombreux projets homosexuels en Allemagne de l'Ouest. Parmi ceux-ci figurent les premières manifestations de la Christopher Street Day, le 30 juin 1979, à l'occasion du dixième anniversaire de Stonewall, dans les villes de Stuttgart, Cologne, Berlin-Ouest et Brême[6].
Homolulu s'organise à l'été 1979, du 23 au 29 juillet, dans la ville de Francfort-sur-le-Main.
Pendant une semaine entière, plus de deux mille visiteurs célèbrent, discutent et manifestent, aussi bien pendant la journée à la Maison des Étudiants de l'Université de Francfort avec des groupes de travail militants, que le soir sous la tente du festival en périphérie de la ville, qui propose un riche programme culturel. Le point d'orgue est une manifestation haute en couleur sur la Zeil, la grande artère commerçante de la ville, avec le défilé d'un centaines d'homosexuels aux costumes flamboyants. Des images de cet évçnement font alors la une des journaux de la République fédérale. À l'issue de la manifestation, une résolution comprenant les points suivants est adoptée :
« Résolutions du congrès Homolulu du 28 juillet 1979 :
Nous exigeons que la discrimination envers les personnes célibataires cesse enfin.
Nous exigeons l'égalité en matière de droit successoral et fiscal.
La représentation de l’hétérosexualité comme la seule forme saine et désirable de sexualité doit enfin prendre fin.
Nous exigeons un soutien aux institutions indépendantes de centres gays, de centres de conseil gays et d’organisations de santé gays.
Nous exigeons le droit des personnes homosexuelles à travailler dans les médias publics, la radio et la télévision. Nous exigeons deux sièges au Conseil de l'audiovisuel.
L’expression de soi des homosexuels dans l’éducation sexuelle doit être rendue possible.
Nous exigeons une protection juridique contre la discrimination dans tous les domaines.
Nous exigeons des réparations pour les victimes homosexuelles des camps de concentration et une réhabilitation complète des survivants.
Nous exigeons la suppression de l’article 175 du Code pénal et de toutes les lois et réglementations qui l’accompagnent.
Nous voulons être librement et ouvertement gays, non seulement à Homolulu, mais partout ailleurs[7]. »
Le choix de la date, à l'été 1979, s'avère judicieux : la presse est en période creuse et la quasi-totalité des médias nationaux, dont le Spiegel, l'hebdomadaire le plus lu de RFA, se propose de couvrir l'évènement, offrant ainsi pour la première fois des reportages objectifs sur la vie gay[8]. Un quotidien gay est en parallèle également publié pendant toute la durée du rassemblement. Cette couverture médiatique offre un changement de perspective dans les médias de la République fédérale, qui commencent par la suite à annoncer les rassemblements homosexuels régionaux dans leurs colonnes. Homolulu est rétrospectivement considéré comme un des points culminants des mouvements politiques homosexuels des années 1970[9].
Cet évènement sert en effet de catalyseur politique à plusieurs initiatives homosexuelles dans toute la République fédérale d'Allemagne. Les revendications du quatrième point de la résolution finale sont d'ailleurs très similaires à l'une des revendications centrales du film Ce n'est pas l'homosexuel qui est pervers…. Cela conduit, entre autres, à la création des initiatives suivantes :
Académie Waldschlösschen à l'été 2023 C'est à Homolulu qu'est née l'idée d'un centre de rencontre et de conférence, qui prend forme l'année suivante et ouvre ses portes en avril 1981 sous le nom d'académie Waldschlösschen(de) (en Basse-Saxe)[10].
Le 9 mars 1981, le centre ouest-berlinois de communication et de conseil pour les femmes et les hommes homosexuels emménage au 19 Hollmannstraße (plus tard 20a Kulmer Str.)[11].
Le 3 décembre 1982, le centre Rat und Tat pour homosexuels ouvre ses portes à Brême. Le « Klön- und Kaffeestube » Homolulu (plus tard renommé Café Kweer) qui y est rattaché a pour but d'encourager les discussions entre les visiteurs[12].
Un habitant de Bamberg inspiré par l'expérience d'Homolulu commence alors à créer un groupe gay dans sa ville natale. Le 28 août 1979, la réunion constitutive de l'Initiative Homosexualität Bamberg (IHBa, plus tard renommé : Uferlos e.V., Schwule und Lesben in Bamberg) a lieu dans la salle de réception du service d'aide sociale à l'enfance de l'archevêché, dans la Kleberstraße[13].
En 1980, l'association Homosexuelle Selbsthilfe (entraide homosexuelle) est également fondée à Berlin-Ouest afin de pouvoir soutenir financièrement divers projets communautaires.
Le dessinateur de bandes dessinées Ralf König décrit quant à lui Homolulu comme une expérience déterminante, lui permettant de percevoir l'homosexualité comme « quelque chose de bien et de beau » et de rencontrer pour la première fois d'autres jeunes homosexuels[14].
Dans sa biographie littéraire sur George Sand publiée en 1980, l'écrivaine Ginka Steinwachs intitule le quatrième chapitre « Homolulu : Treibhaus de la Paix », le nom Homolulu évoquant un paradis touristique pacifiste, l'homosexualité et enfin le nom Lulu, la « femme fatale » de la littérature allemande[15].
Le café du centre Rat und Tat pour homosexuels de Brême, ouvert en 1982, s'appelle alors Homolulu.
Du 3 au 11 octobre 1992, Berlin accueille l'évènement Homolulu (II). À cette occasion, l'association pour la promotion de la culture gay dans les médias publie également un journal sous le même nom. L'évènement ne connait cependant pas le même succès que l'Homolulu de 1979[16].
En 2007, plusieurs soirées mensuelles intitulées « Honolulu » sont organisées dans différents lieux à Nuremberg.
Au niveau de la péninsule de Bygdøy, dans le quartier Frogner d'Oslo, se trouve Paradisbukta (« la baie paradisiaque »), très appréciée des baigneurs, mais aussi des lesbiennes et des gays. La plage gay qui la borde au nord est appelée Homolulu[17].
En 2004, le réalisateur norvégien Frank Mosvold tourne The Homolulu Show, un court métrage humoristique d'une minute jouant avec des stéréotypes gays, en réaction à des déclarations conservatrices américaines et norvégiennes sur le mariage homosexuel. Dans ce film, Henry (Bjørn Sundquist), marié depuis des années à Martin (Per Christian Ellefsen) à Homolulu, est horrifié à l'idée que les hétérosexuels puissent désormais se marier[18].
↑(de) Daniel Speier, « Die Frankfurter Homosexuellenprozesse zu Beginn der Ära Adenauer – eine chronologische Darstellung. », Mitteilungen der Magnus-Hirschfeld-Gesellschaft, nos 61/62, , p. 47-72
↑ abc et d(de) Michael Glas, « Teil 5 NARGS und HomoLulu – Die Schwulenbewegung in der Bundesrepublik Deutschland - politische Ziele und Strategien », dans 100 Jahre Schwulenbewegung, Erlangen-Nürnberg, (lire en ligne)
↑(de) « 20 Jahre Schwule und Lesben in Bamberg », Nürnberger Schwulenpost,
↑(de) Sven Michaelsen, « Schönheit schnarcht mich an », Süddeutsche Zeitung, no 43, (lire en ligne)
↑(de) Suok Ham, Zum Bild der Künstlerin in literarischen Biographien: Christa Wolfs „Kein Ort. Nirgends“, Ginka Steinwachs' „George Sand“ und Elfriede Jelineks „Clara S.“ (Dissertation an der TU Berlin), Königshausen & Neumann, (ISBN3-8260-3723-5), p. 133
David Weber, « L'Université d'été homosexuelle de Marseille et le festival Homolulu de Francfort-sur-le-Main en 1979 : Militance revendicative et préfiguration du mouvement queer », Cahiers d'études germaniques, no 88 « Avant-gardes au prisme du genre de 1945 à nos jours : esthétiques, mémoires, actualité », , p. 253-272 (lire en ligne)